Prologue
à l’histoire du TMB
Depuis
plusieurs années, je crapahutais dans la région Franche-Comté,
à la recherche de ruines de vieux châteaux, ou d’animaux
sauvages pour les filmer, ce qui demande de longues heures de marche,
en solitaire dans les forêts. Mais une activité me manquait:
c’était la randonnée en montagne. Les Alpes sont
loin, et seul, je ne voulais m’y aventurer.
Un jour mon frère Denis et son fils Martial m’ont raconté
leur premier essai de randonnée en montagne, au Plan de l’Aiguille,
sous l’Aiguille du Midi. Aventure qui les avait absolument “emballés”.
Les grimpettes dans les bois frais remplis de fleurs, puis à
travers de grands éboulis, pour arriver au but où la neige
brille sous le soleil.
C’était décidé, l’année suivante,
j’irais avec eux !
L’année
suivante, nous voilà donc partis pour ma première expérience
dans les Alpes. But : monter des Tines à la Flégère,
puis continuer jusqu’à l’Index. Nous emmenons femmes
et enfants, et nous installons notre campement au col des Montets pour
passer la nuit de samedi à dimanche… Le dimanche matin,
de bonne heure, Denis, Martial, Xavier le frère de Martial et
moi, Jacques, démarrons le bâton à la main. (Moi,
le nouveau, j’ai un manche à balai avec un clou, alors
que mes coéquipiers ont déjà un vrai bâton
ferré de randonneur). Dès le départ, cela monte
drôlement raide à travers un bois de conifères géants.
Xavier et Martial sont en tête, Denis ensuite, et moi, le bleu,
en queue. Mais après quelques instants je fatigue déjà
; mon frère marche trop doucement et je piétine derrière.
Tant pis ! je double. Mon inquiétude du départ s’estompe
lorsque je m’aperçois que je ne marche pas si mal, sans
trop de fatigue et que déjà je suis deuxième, Martial
ayant décroché, et étant parti derrière
car « On laisse son papa tout seul » (entendre un gaillard
d’un mètre soixante dix, pesant quatre vingt six kilos
dire ça d’une voix malheureuse vaut le détour).
En effet, son papa prend de plus en plus de retard. Xavier et moi sommes
toujours devant. Il faut dire que ni lui, ni moi n’avons porté
le sac à dos… Le sol est recouvert de myrtilles. C’est
magnifique. A un moment, nous croisons un vieux monsieur qui ramasse
des myrtilles avec un “peigne” et les engouffre dans une
sorte de musette rigide. Je m’approche de lui pour lui dire quelques
mots sympathiques auxquels il répond en souriant… Bien
que pour faire de petites randonnées, nous n’étions
pas encordés, évidemment, notre cordée s’étirait
parfois sur une centaine de mètres. Denis n’avançait
vraiment pas vite, ce qui lui valu le grade de “Clampin de cordée”,
titre qui ensuite passera à celui qui traînera derrière,
car Denis ne va pas rester toujours le dernier ; il nous coupera même
les pattes, comme je le raconterai plus tard.
Après être sorti de la forêt, nous avons emprunté
un sentier caillouteux et nous avons regretté de n’avoir
que des chaussures peu étudiées pour ce genre de marche.
La cordée se trouve rassemblée lorsque nous apercevons
au loin la station du téléphérique de la Flégère.
Nous pressons un peu le pas, car la pause casse-croûte va arriver…
Assis sur un gros tronc d’arbre coupé, nous déballons
le sac : surprise, un bout de pain, un petit saucisson et quatre pommes.
Lorsqu’on connaît le solide appétit de Martial, cela
prête à sourire. Quand nous avons mangé ; il fut
intéressant de regarder le Gros (Martial) récupérer
les trognons de pommes et les peaux de saucisson, car il « avait
encore un petit creux ». De temps en temps nous jetions un petit
coup d’œil sur les télécabines qui montaient
de la Flégère à l’Index, car nos femmes et
enfants vont les emprunter pour aller nous attendre tout en haut : à
l’Index (2435m)… Allez, on repart, nous autres on est à
pied. Les nuages montent de plus en plus de la vallée nous enveloppant
de brouillard. Nous passons sous les télécabines qui s’enfoncent,
pendues à leur fil, dans un gros nuage qui entoure le sommet.
De temps en temps je m’arrête pour filmer, car je ne quitte
pratiquement jamais ma caméra. Des rochers, des sommets verticaux
nous entourent, cette fois, c’est la montagne, la vraie…
Un certain moment, nous marchions, Martial, Xavier et moi, d’un
bon pas, laissant le “Clampin” continuer son petit bonhomme
de chemin à son rythme.
Arrivés sur une sorte de plate-forme, installée pour les
poteaux “du” télécabine, nous décidons
de l’attendre, ce vieux “Clampin”, avant de repartir.
Au bout de quelques minutes, utilisées pour observer le magnifique
panorama, nous trouvons quand même que Denis est un peu long,
d’autant plus que nous ne le voyons toujours pas se pointer au
loin. Soudain , une voix tombe du ciel : « alors ça vient
! » Stupeur, loin au-dessus de nous, sur un rocher nous surplombant,
le “Clampin de cordée” n’était plus
le “Clampin” du tout, car il avait une sacrée avance
sur nous. Nous nous étions simplement gourés de chemin,
et lui dans sa sage lenteur avait pris le bon. Imaginez s’il jubilait
lorsqu’il nous a vu tout petits, loin derrière. Là,
il nous a cassé les pattes, surtout qu’on a voulu courir
pour le rattraper. « Vieux gag ! » a sûrement dit
Martial…
Nous traversons même des névés, ce à quoi
nous ne nous attendions pas… Après quelques heures de marche,
la gare des télécabines de l’Index est en vue. Au
loin on reconnaît Reynald, mon fils, qui guettait notre arrivée.
« Les voilà » crie-t-il aux femmes et enfants qui
nous attendent. Nous crevons de chaud et le spectacle qui nous attend,
nous surprend quelque peu. Figurez vous que ces dames : Arlette ma belle-sœur,
Mimi mon épouse, Albane ma nièce, Orlane ma fille et ces
messieurs Reynald et Fabrice mes fils, sont frigorifiés, glacés,
gelés, le nez rouge, la figure blanche. Depuis plus d’une
heure, tout ce petit monde nous attend blotti contre une baraque, car
à l’Index, il n’y a rien comme “bistrot”,
ou abri pour le touriste… Nous mangeons à la grande joie
de Martial, (car ces dames ont apporté le ravitaillement) dans
un décor naturel grandiose. Çà et là des
alpinistes partent ou reviennent, équipés de cordes, mousquetons,
piolets et crampons à glace… Puis il faut redescendre,
tous en téléphérique.. Enfin nous retrouvons nos
autos et, direction Besançon…
Mais
l’idée de randonnée est bien ancrée en nous,
et mon baptême ayant été satisfaisant nous décidons
de repartir une ou deux semaines plus tard. Cette fois Reynald viendra
avec nous. Il doit pouvoir tenir le coup. Par contre, nos dames ont
soupé du téléphérique et de nous attendre
dans le froid, elles ne viendront pas, ni les petits, bien sûr
(d’autant plus que le Lac Blanc, notre prochaine randonnée,
n’est pas desservi par un téléphérique).
C’est donc cinq hommes qui débarquent aux Montets ce jour
là. Et le dimanche matin, c’est reparti, le bâton
de nouveau à la main, mais cette fois j’en ai un vrai,
acheté la veille à Chamonix. Nous ne traversons pas de
bois, cette fois. C’est encore plus raide que la première
fois. Dès le départ, dans la réserve des Aiguilles
Rouges, c’est à un “mur” que nous nous attaquons.
Cette fois aussi, un seul sac à dos. C’est Martial qui
commence. Reynald et Xavier trottent devant, ensuite moi et juste derrière,
Denis et Martial. Je filme dès le départ, tout est beau
: fleurs délicates, rochers pointus etc… Je voudrais tout
montrer… Denis s’est moqué de nous car nous n’avons
pas voulu nous mettre en short, et que nous allons « crever de
chaud ». Il ne sait pas encore qu’en plein midi, sous un
soleil de plomb se reflétant sur la neige, il le regrettera son
pantalon. Pauvre “Clampin de cordée” on ne le savait
pas non plus, car on t’aurait prévenu. Au fait, tu n’es
plus le “Clampin de cordée”, c’est chacun à
notre tour de traîner un peu de temps en temps. Nous avons un
temps magnifique, exceptionnel et l’on boit à même
les sources glacées entourées de mousse et de fleurs multicolores.
Toute la première partie de la randonnée, nous surplombons
la Vallée de Chamonix, et, en face de nous les plus hauts sommets
des Alpes se découpent en blanc et noir sur un ciel uniformément
bleu. Nous ne croisons pratiquement personne, nous sommes seuls entre
nous, et nous profitons au maximum de ce calme si rare de nos jours.
Les plaisanteries fusent, c’est vraiment extra. Cette randonnée
là est plus sérieuse (en difficulté s’entend)
que la précédente, plus longue surtout. Nous allons marcher
neuf heures environ,(aller et retour, bien sûr) sans fatigue excessive,
sans forcer trop… Arrivés au Lac Blanc, nous allons trouver
pas mal de monde, venu depuis l’Index, à une heure de marche.
J’irai demander de l’eau à la buvette, la tenancière
m’enverra remplir nos gourdes dans le ruisseau s’échappant
du Lac Blanc. Ce lac est perpétuellement recouvert de glace,
d’où son nom… Puis nous nous sommes un peu éloignés
du relais, pour fuir le monde. Nous avons cassé la croûte
appuyés contre une falaise en rocher, où il n’y
avait personne, dans un décor somptueux. Seule, dans une petite
niche, une jolie femme, poitrine nue, goûtait aux bienfaits du
soleil.
Là, il y avait plus à bouffer qu’à la Flégère
quinze jours plus tôt, et Martial le sourire aux lèvres,
les pommettes saillantes, extirpait les saucissons et autres “charcutailles”
du sac… Puis nous avons fait, Martial et moi, une petite “varappe”
contre la falaise qui servait de dossier pendant le casse-croûte.
Nous sommes redescendus par un névé glacé très
à pic. Le Gros y a fait une descente spectaculaire à plat
ventre, se rattrapant de justesse sur le bord de la falaise. Moi, je
me traînais lamentablement sur mon derrière, par crainte
de dévisser jusqu’en bas du névé et de tomber
dans le lac. A cet instant, deux ou trois jeunes hommes, parlant une
langue étrangère, des Hollandais je crois, accompagnés
d’un guide, se mirent à courir pour prendre de l’élan
et à glisser sur leurs chaussures comme avec des skis. Ils descendirent
le névé à toute allure, pendant que Martial et
moi étions vautrés dans la neige par crainte de glisser.
Là, notre fierté en prit un coup, on était vraiment
pas doués.
Ensuite, nous sommes partis en direction de l’Index, ce qui n’était
pas prévu au départ, mais nous nous sentions en pleine
forme. Chemin faisant, sur un autre névé, nous avons essayé
et réussi le coup des “Hollandais”, et maintenant
nous savons aussi (ah mais !). Lorsque nous parlons de genre de descente
maintenant, nous l’appelons : “À la Hollandaise”…
On a recassé une petite croûte (la montagne ça creuse
!) planqués dans une petite cavité à la recherche
d’ombre. Denis, avec son short, devient de plus en plus rouge
des cuisses. Puis il fallut penser à redescendre. On a tout remballé
et j’ai chargé le sac sur mes épaules, c’était
à mon tour de le porter cette fois. Toute la descente je porterai
le sac à ma demande, car je voulais me tester, et puis j ‘étais
en forme. Nous marchons de mieux en mieux, ce qui fit dire à
quelques touristes venant de l’Index : « on voit bien qu’ils
ont l’habitude ». Notre fierté touchée par
le coup des “Hollandais” s’est aussitôt remontée.
Pour la descente nous n’avons pas emprunté le même
chemin, ce qui nous permit de passer dans un endroit des plus intéressants
de la randonnée : une descente à flanc de montagne agrippés
à des câbles. C’est là, que comme par hasard,
je tomberai en panne de film, si bien que ce passage mémorable
ne sera pas enregistré par images ; surtout quand Martial, qui
souffre parfois de vertige aura : « ses genoux qui tremblent tout
seuls » et qu’il « ne pourra pas les arrêter
»… Juste en bas des câbles, à l’Aiguillette
d’Argentière, nous regarderons longuement des alpinistes,
grimpant sur la paroi, accrochés comme des mouches sur une vitre.
C’est assez fabuleux ; nous n’en sommes pas encore là.
Denis a pris un sérieux coup de soleil, et il s’assied
dans la voiture avec au moins 40° de température. Puis c’est
le retour, direction Besançon.
Dans les jours qui suivirent, il ne fut question que de montagnes et
de randonnées.
- Si on refait quelque chose, il faut nous équiper mieux, surtout
côté chaussures, dit Denis, un jour de réunion,
puis il ajoute : si on faisait le TMB !
- Le quoi ? bêlons nous ensemble, Martial et moi.
- Le TMB, le Tour du Mont-Blanc ! ajoute Denis, déballant une
carte pour nous expliquer ce qu’est ce fameux TMB.
C’est sur cette simple idée, que notre grand projet va
démarrer. Après de multiples démarches pour acheter
du matériel : chaussures, sacs à dos, tentes, popote,
knikers, (que Martial appelle fûte des mousses, allez savoir pourquoi)
[et non flûte des mousses, comme je l’avais compris], capes
de pluie, etc… Où nous avons failli nous faire refiler
n’importe quoi, (comme cordes et piolets) à des prix fabuleux,
nous avons enfin réussi à nous équiper sans excès,
grâce aux conseils avisés d’un habitué des
montagnes, (qui deviendra notre guide par la suite, Maurice : le Grand
Mo !) Malgré cela, tous ces équipements coûtent
assez chers et ce sont nos parents (que nous appelons le Papé
et la Mamée, comme les nomment leurs petits enfants) qui nous
offriront ce matériel. Puis il fallut préparer l’itinéraire
grâce aux cartes IGN et au livre : Sentiers et randonnées
autour du Mont-Blanc de Jean Couvry et André Gorgues (Fayard
éditeur). Et enfin nous entretenir physiquement. C’est
ainsi que nous avons pris notre “baptême” de ski de
fond (de promenade, plutôt). Qu’il neige ou qu’il
vente nous étions sur les pistes du Haut-Doubs, paradis des fondeurs.
Puis la neige est partie et il fallut songer à “faire nos
godasses” ce qui fut fait en une douzaine de randonnées,
sillonnant en tout sens notre belle région de Franche-Comté.
Après une bonne centaine de kilomètres d’entraînement
(dont les premiers furent éprouvants pour nos pieds dans les
chaussures neuves), nous étions fin prêts pour attaquer,
en juillet, cette magnifique aventure qu’est le tour du Mont-Blanc
à pied.